Anaïs, Awa, Karim et Nivelaa sont des fans de l’équipe de France féminine de football.

Karim, au milieu de la vingtaine, a le coeur et la raison pris par Anaïs, qu’il a connu en terminale et aimé aux premières lueurs de l’Université, moment où les absences sont autorisées. Awa et Nivelaa sont des soeurs de coeur d’Anaïs, toutes issues du même quartier. Elles se sont suivies depuis le moment où leurs parents ont emménagé dans cette ville que les parisiens appellent banlieue mais qui est pour elles, une seconde famille, tant elles en connaissent les rumeurs, ruelles et usages.

L’équipe de France de football féminine n’est pas au mieux sur le plan des résultats sportifs. Depuis quatre ans qu’Anaïs les a emmené dans cette aventure, les déceptions ne sont pas manquantes.

Certes, elles se souviennent du plaisir de la Coupe du Monde 2019 en France, quand accompagnées par leurs parents, elles avaient pu chanter leur bonheur d’être spectatrices, sans avoir à argumenter sur leurs compétences footballistiques face à des garçons qui manient les mots du football comme ceux des temps anciens, maniaient l’épée ou le pistolet. Pour en faire un objet masculin.

La liste des émotions déçues est longue. Les querelles en Equipe de France nombreuses, le licenciement de Corinne Diacre, l’échec d’Hervé Renard. Pourtant les joueuses sont prometteuses et les clubs du Paris Saint Germain comme de l’Empereur Olympique Lyonnais, ne lâchent rien face à la concurrence espagnole de Barcelone et des anglaises de Chelsea.

Mais pour les Bleues, c’est une autre question.

Quand elles entendent « La Goutte d’eau a fait déborder le vase », elles ne peuvent qu’éclater de rires au souvenir de la colère d’Anaïs à l’élimination de l’Equipe de France aux Jeux Olympiques de Paris de 2024, sans gloire ni trompettes, face au Brésil (0-1) qui n’avait jamais gagné contre elles.

Un an après celle de la Coupe du Monde 2023, face à l’Australie et à domicile (0-0) sur une interminable série de tirs au but (7-6). La plus longue de l’Histoire des Coupes du monde, masculines comme féminines. Dix tirs au but quand cinq sont la règle. Avec au milieu, une défaite humiliante, en février 2024, face à l’Espagne en finale de cette nouvelle Ligue des Nations (2-0) pour une leçon espagnole de football.

Mais quand on est fan, on le reste.

Sans compter que pour aller en quart, cela passe par des victoires. Que pour jouer ces quarts, il faut gagner dans des phases qualificatives interminables qui ont fait découvrir la France au groupe d’amis.

D’ailleurs dans le groupe, tout le monde sait si bien ce que sont des quarts que leur professeur de mathématiques de collège, Monsieur Akrami, en pleurerait de bonheur !

Comme elles sont jeunes, riantes, c’est avec plaisir « qu’elles se donnent RDV dans un quart d’heure » ! « Au quart d’une heure, 13h15, 14h15 ! Et à jamais à celle toute ronde de 13h00 ou 14h00. Allant jusqu’à « devant le car » quand elles sont en manque d’inspiration.

Au bilan, Anaïs a crié, pleuré, eut de la joie avec cette équipe qu’elle a pu partager avec ses amis.

Il et elles regardent ce troisième coach en l’espace de deux ans, avec l’Euro 2025 qui s’annonce en Juillet prochain. L’ex-adjoint d’Hervé Renard, Laurent Bonadei, plutôt bonhomne, jouant de la positivité comme on joue du pipeau, avec aisance et facilité. Sans que l’on sache ce qu’il faut de plus pour gagner, espérant que le positivisme soit une clé malgré une 11e place FIFA, quand les réseaux spécialisés craignent des défaites sanglantes face aux Pays-Bas et à la redoutable Angleterre, toujours le coeur remué d’être descendu de la 2e à la 10e après les JO de Paris.

Ne sachant même pas si l’équipe aura les arguments pour lutter contre le caractère du Pays de Galles alors qu’elle s’est perdue, face à l’Espagne à domicile (2-4), qu’elle a subi la loi Suisse (24e FIFA) à l’extérieur (2-1), ne gagnant que face à la Jamaïque (3-0) sans sa star Khadija Shaw (27 ans, Manchester, 70 buts en trois saisons), bloquée sur visa et contre le Nigéria (2-1), toutes deux rangées aux alentours de la quarantième place FIFA.

Il et elles scrolent les réseaux sociaux, voient les messages. Mais une fan et une fan.

Encore plus quand elle emmène un groupe avec elle et les quatre amis, en cette fin janvier, après une promenade sur les Champs Elysées, se réchauffant dans le tout récent studio d’Anaïs, pointant un nez intéressé sur les prochaines destinations des françaises pour l’Euro 2025.

Le calendrier est clair. Il faut oublier la french connection de Genève avec un TGV en 3h30 dans la partie française de la Suisse pour se retrouver dans le Nord Est de l’Etat non-membre de l’Union avec une obligation de la maîtrise de l’Allemand, pratiqué par 80% des habitants de Bâle, Zurich et Saint-Gall.

Des huit villes qui reçoivent la compétition (Genève, Sion, Lucerne, Thoune, Bern, Bâle, Zurich et Saint-Gall), les Bleues se trouvent à l’opposé de l’hexagone, flirtant avec les frontières de l’Allemagne, de l’Autriche et même du paradis fiscal du petit état du Liechtenstein.

Un peu à l’Ouest de la Suisse, un peu plus bas de Saint Gall pour ceux intéressés.

Cela donne dans le gris quand chacun se connecte à son compte bancaire, voyant seulement un petit millier d’euros de disponible, assez loin, des kilomètres de montagne (675 de Paris) à parcourir pour aller défendre les Bleues à Saint-Grall, face au Pays de Galles, le 9 juillet 2025.

Heureusement que la géographie n’est pas le fort du groupe sauf à utiliser l’application google maps qui leur dit que Bâle, à quelques kilomètres de Mulhouse, recevra les Bleues, le 13 Juillet, veille de la fête nationale, pour leur dernier match du groupe D, contre les Pays-Bas !

« Quelques kilomètres ? » interroge Awa.

« 36,7 ! » crie Anaïs en éclatant de rire. « La porte à côté ! »

Mulhouse est une première solution ! Et voilà le groupe qui repart « comme en 14 », certain d’avoir trouvé le Graal ! « D’autant que .. «  annonce Karim, l’oeil espiègle, « si la France finit première de son groupe, elle y jouera son quart de finale contre le second du groupe C ».

Cela fait deux matches potentiels d’assurés. Anaïs le regarde avec l’amour intéressée d’une femme : sûr, aujourd’hui, elle l’aime, son Karim. Demain, on verra, mais aujourd’hui, c’est sûr !

Reste Zurich. La plus grande ville suisse est en plein milieu du Nord de la Suisse. Seulement 90 kms de plus de Bâle. Donc pas très loin de Mulhouse. 120 kilomètres à se faire, « pour chanter les Bleues contre l’Angleterre ! ». Le premier match, un 5 juillet ! Cela ne se rate pas !

Cela tousse un peu dans le groupe. Chacun évalue sa capacité à s’autofinancer et n’étant pas très fort en mathématiques, le moindre chiffre qui se rajoute est un chiffre de trop, surtout quand il s’agit d’Euros !

Anaïs sait que 2025 est son année. La voilà qui se transforme en Napoléon face à ses soldats. « Si on fait pas l’Angleterre et Zurich ! Alors on ne fait rien ! ».

Culturellement, en France, il y a un rapport délicat avec l’Angleterre. Impossible de savoir d’où vient cet antagonisme mais quelque soit le statut social des personnes qui en parlent, quand on évoque l’Angleterre en sport, la rivalité monte d’un cran. Perdre devient une défaite, reperdre un déshonneur et gagner n’a de sens que pour porter le mot revanche.

« Il faut gagner l’Angleterre ou mourir ».

La phrase fait son effet et les quatre, se lèvent, la tasse de chocolat à la main, pour chanter en plein Paris, le chant des fans des Bleues de France. Prêt même à revenir à Zurich si les Bleues finissent deuxième de leur groupe pour un quart qui se jouerait le 17, ou encore mieux, y jouer la demi-finale européenne le 23 juillet, pour la gagner. Faire mieux qu’en 2022 qui avait été une performance de Corinne Diacre.

Bon, plus besoin de leader.

Le groupe est lancé et Karim se dit que les filles sont si motivées qu’il ne va pas pouvoir trouver une nouvelle carte pour faire briller les yeux d’Anaïs !

Le voilà un petit peu conscrit, se disant qu’à l’avenir, il faut toujours prévoir des portes de sortie tout en évaluant la qualité de sa carte passée et déjà jouée, se demandant si elle sera suffisante pour passer ce soir de Janvier au chaud où s’il devra reprendre le métro, avec les bises et le sourire d’usage en reconnaissance ?

Reste les billets et leur prix. Un minimum de 25 francs suisse, soit un petit 27 euros converti, donne le sourire à tout le groupe.

L’envie est là, les billets sont accessibles, il manque le logis. Et là, en Suisse, le logis est une question financière réelle. Sur Airbnb, on est à 120 € la nuit pour deux personnes et l’hôtel tourne autour de 143 euros dans un dortoir de six personnes, pour deux places. Prix minimum auquel il faut rajouter le coût des repas, souvent au double de celui pris en France.

Le budget s’alourdit, comme l’ambiance.

« Pourquoi ne pas dormir dans la voiture ? », lance Karim.

Anaïs le tanne du regard. Elle pense si fort que Karim a entendu le message : « Exactement ce qu’il ne fallait pas dire ! »

Karim commence à sentir le vent frais et froid de ce soir de Janvier 2025 lui caresser le visage.

Il se dit qu’il a quand même une carte, il est seul à avoir une voiture et le permis. Comme un acte inné venu des fins fonds des relations de couple entre homme et femme, il se dit qu’il vaut mieux attendre que les filles règlent ce problème.

Il déserte sereinement la question.

Avec compréhension, enfin, quand Awa lance qu’elle a de la famille à Mulhouse et que dans sa famille, quand il y en a pour quatre, il peut y en avoir pour huit si tu n’es pas très regardant sur le détail. Nivelaa tousse un peu. D’origine indienne, elle n’a que le film « Joue la comme Bekcham » pour convaincre ses parents d’un tel voyage. Fine et élancée, elle possède un pied gauche que peu de joueuses ont mais n’a toujours pas expliqué à sa mère que son coeur s’intéresse à Awa.

Elle se dit qu’à vingt cinq ans, elle peut faire ce qu’elle veut sauf que cela fait cinq ans qu’elle se le dit. Sans le dire aux autres.

Elle regarde Karim, le subodore comme le candidat idéal pour l’accompagner dans une mission périlleuse. Awa lui tient la main, le coeur des autres est avec elle. Elle saura faire. Son sourire, emporte les interrogations silencieuses des autres.

Le groupe est déjà en train de traverser les montagnes suisses.

La solution, son influence sur la dynamique du groupe, l’idée de partir et de vivre des moments forts, d’avoir un objectif ensemble, tout cela fait qu’Awa sent bien que ses amies dormiraient bien n’importe où dès lors que le gîte et le couvert soient possible, dans une ambiance de partage et d’amitiés.

Les quatre fans Bleues sont d’accord. Ils partiront pour cet Euro.

Le coeur est à l’émotion. Peut-être que d’autres viendront s’ajouter. Anaïs parle de Célia et Melissa.

Tout va bien en ce janvier 2025.

Personne n’a envie de se poser la question de la réussite des Bleues. Personne n’ose se poser la question. Trop de déception. Ils et elles savent justes que c’est un budget mais aussi un voyage.

Fans, elles seront là, jusqu’au jour où elles ne seront plus là.

Sauf que quand on leur posera la question, elles sauront dire pourquoi !

PS : Tous les personnages sont romancés.