Pour vivre ce cri de victoire. Il en faut des émotions et de la pression. Les anglaises de Chelsea s’imposent à domicile face au Bayern et accèdent pour la première fois à une finale de Coupe d’Europe. Elle éruptent de bonheur. Que s’est-il passé pour qu’elles en arrivent là, à revenir sur le (1-2) subit à l’extérieur pour finir par un (4-1) écrasant à domicile.

Des performances individuelles. 

A quoi pense-t-on sur un terrain ? Personne n’a vraiment étudié cette question au football. On fait des analyses sur le passé, sur l’envie, sur l’environnement mais personne ne s’est intéressé à ce que pense les joueuses ou joueurs quand elles jouent, dans le feu de l’action.

En ces temps de Jeux Olympiques, l’athlète dira qu’il avait de mauvaises sensations. A quelques jours de Roland Garros, le tennisman te parlera de son service ; mais de manière surprenante, en sport collectif, la sensation individuelle est bannie. Elle se transforme même en outil de notation. De 0 à 10, sans commentaire de la part du sportif. Une note d’observateur.

Pourtant, lui le joueur ou la joueuse sait exactement ce qu’il a ressenti dans son match. Le pourquoi de ce résultat.

Si pour les joueurs on peut aisément le comprendre en constatant que le jeu n’est que mouvement d’horloger répété. Un truc qui ressemble à une automatisation, le taylorisme de la pensée du coach. Si l’ordre est donc l’ordre chez les hommes ; pour les filles, le désordre est l’ordre.

C’est encore un jeu où la joueuse a de l’importance. Ce qu’elle va faire va décider du sort de la rencontre. Je pense à Grace Geyoro pour le PSG lorsqu’elle plante le but égalisateur. Elle était hors sol depuis le début de la rencontre. Sa perception était unique. Je pense que la lucarne qu’elle envoie à Sarah Bouhaddi est une avenue de certitudes pour elle quand d’autres y auraient vu un trou de souris. Je pense à Wendie Renard quand elle égalise de la tête sur les nombreuses oppositions face au PSG. Il y a une certitude dans son élan. Sa perception n’est pas réelle. Le match et cette balle lui appartient. Elle le sait, son cerveau le lui dit.

Il y a du désordre dans tout cela, de l’imprévisible.

A mon sens les deux équipes sont proches. C’est ce qui fera la différence entre le PSG et l’OL.

Le désordre, on lui donne un synonyme quand il performe : le talent. On le verse à la critique quand il plante vous rendant Princesse ou Sorcière.

Soi et les autres ; les autres et soi

Au coup de sifflet, le corps se met en mouvement. Toutes les joueuses ne sont pas sollicitées par les premiers ballons, la joueuse est alors en observation. L’esprit regarde.

Dans sa zone, la joueuse voit immédiatement si les partenaires de son adversaire sont présentes. Si un coup tactique est préparé sur elle, contre elle. A deux sur cinq mètres, son esprit s’échauffe. On vient lui mettre la pression. A l’inverse, personne dans sa zone, le combat tactique du coach adverse est ailleurs. En une ou deux minutes. Ce n’est déjà plus la même joueuse qu’à la sortie des vestiaires, elle est en mode “tension et compétition”.

Au fil du match, les gradins des stades n’existeront plus. Son champ de lecture s’organise autour d’une zone de danger. Sa perception s’est transformée. Plus rien n’est potentiellement normal. Au fil de la rencontre, le stade, le ballon, les coéquipières, les adversaires vont se transformer.

Inévitablement, elle va vite voir si les transmissions de son équipe se passent correctement. La rapidité habituelle est-elle là ? Ou une joueuse, pas encore dans le tempo, prend trop de temps à contrôler, lit mal la course de sa coéquipière, anticipe en retard des perforations. Le même besoin d’informations pour son équipe ou du côté des adversaires. Elle juge, préjuge. Confirme ses sensations.

En fonction de cela, elle va jouer. Comme cela ou plus que cela. Pas autrement. Ses passes seront différentes, ses choix changeront dans l’instant. Elle donnera ou pas, portera ou pas, attaquera ou pas. Même si le coach crie sur le bord du terrain, elle entendra mais aura du mal à modifier son comportement. Elle est en train de jouer son match.

Ce n’est qu’à la mi-temps qu’elle descendra. Qu’elle écoutera mieux et plus. Qu’elle s’adaptera à la réalité. Les quarante-cinq premières minutes auront été son émotion, agissant sur son action.

Il y avait un coach qui était totalement dans cet esprit là : Bruno Bini, totalement silencieux sur le bord de la touche. Deux fois quatrième du Mondial 2011 et des JO 2012 de Londres. Un système qui a réveillé le football féminin du moment. Les joueuses jouaient.

Le jeu futur féminin ne sera certainement plus celui-là. Pourtant, c’est de cette manière que le Fc Barcelone 2021 a écrasé Chelsea (0-4) en finale de la WCL 2021 en 36′. C’est ainsi que le Paris Saint Germain a buté hors de la Coupe d’Europe l’Olympique Lyonnais avec un (1-2) à l’extérieur. C’est ainsi que les Pays-Bas ont gagné leur titre de championne d’Europe 2017 alors que rangés à la 12e place FIFA.

A mon sens, on trouve là la différence entre le PSG et l’OL.

Les joueuses du PSG jouent avec émotion en écoutant le jeu et son cœur. L’OL joue avec raison.

Le physique

Il y a le deuxième temps. Celui de la puissance physique. De ce qui fait que les joueuses de l’Olympique Lyonnais et du Paris Saint Germain appartiennent au Top 10 mondial des clubs. Une puissance forte, racée, travaillée. Bien au-dessus de la moyenne. Cette puissance doit s’exprimer, sortir du corps, donner de l’énergie à l’équipe, envoyer “du bois”. Là, la joueuse est une athlète. Elle court, saute, plonge, anticipe, fait des pointes de vitesse, revient, se calme et repart, pour repartir, se calmer, repartir. Quel meilleur exemple que celui de Kadidiatou Diani à ce titre et de sa future opposition avec Sakina Karchaoui, elle aussi très forte sur ses appuis.

Kadidiatou Diani face à Wendie Renard dans l’une de leur nombreuses oppostions.

Le physique est incessant au football. Un sport où on touche entre une à trois minutes le ballon, sur quatre-vingt minutes de jeu réel pour les féminines. Bien moins chez les hommes.

Là, la joueuse prend plein d’informations. Son cerveau est un ordinateur qui compile toutes ses sensations. Derrière l’adversaire, devant lui. Puissance des cuisses, sensation de bonheur à l’accélération. Lourdeur, démarrage tardif. Compétition avec un adversaire trop tonique. Le cerveau enregistre, envoie ce qui donne à la sportive, une sensation positive ou négative. C’est son match. Pas besoin de capteurs.

Les yeux parlent. On sait immédiatement qui est comment, dans l’instant.

Les fausses notes.

Il y a l’erreur. C’est la place que prendra le mental. L’erreur dans le placement. L’erreur dans le contrôle, l’erreur dans la passe, dans les centres. Le pire, l’erreur du but immanquable. Quel va être le seuil de tolérance de chacune dans son erreur ? A quel moment cela n’aura que le poids d’un moustique qui pique et s’oublie ou à quel autre il faudra se rebeller, se battre pour revenir, améliorer et reprendre la confiance que le sport de haut niveau demande.

Surtout au niveau où la prestation va se jouer dimanche. Ne pas être dans un Tribunal, à la barre, pour s’expliquer.

Le football est dans ces deux mondes. La piqûre vite oubliée ou le Tribunal qui condamne, à jamais scellé.

La joie

L’erreur s’oublie quand il y a la joie. Celle individuelle de remporter son duel, de courir plus vite que son adversaire. De réussir à le déstabiliser. De prendre sur lui, de l’attaquer. A ce moment, les vingt mètres que le jeu tactique nous propose deviennent les Champs Elysées. Notre perception transforme le terrain en une avenue lumineuse qui s’ouvre à chacune de nos tentatives, de nos essais. Les autres deviennent petits, des nains. Même le tampon inévitable que l’équipe adverse nous envoie n’est rien en comparaison de la perception que l’on a de notre jeu. Le jeu chavire, nous obéit. Le nirvana.

Là, l’anglaise Lucy Bronze s’est baladée mille fois dans ces Champs Elysées de l’esprit. Une balade qui lui a donné le titre de meilleure joueuse FIFA en 2020. Une rareté pour une latérale.

Le vrai nirvana, c’est l’esprit collectif

Il faut souhaiter aux deux équipes de l’avoir. Ce moment non pas unique mais répétée où l’équipe agit en vitesse et pénétration avec la même intensité. Comme une foule qui va dans un sens puis dans un autre, toujours en avançant. Une force unique donnant une telle puissance que chacun touche à sa limite individuelle pour que le moment opère ; obligeant les autres à aller chercher la même limite dans le calme comme dans celui de la fureur collective. Un fil semble se dessiner entre les joueuses. Invisible pour nous, présent pour les actrices. Si précieux qu’il en est un mur pour les adversaires. Les contraignant, les renversant. Au bord de la rupture.

Barcelone, PSG, l’Ol dans le passé. Les Pays-Bas en 2017. Il y en a eu des matches où le monde vous emporte.

Lieke Martens of PAys-Bas (11) celebrates with team-mates after scoring their side’s first goal during the UEFA Women’s EURO 2017 Quarter-Final match between the Netherlands and Sweden

Il y a la joie collective. Le but. 

La partie n’est faite que de ces émotions qui montent et descendent. De nos sensations individuelles et collectives. Des forces des unes, des faiblesses des autres mais tout cela ne vaut qu’à une occasion : le but.

Le but impossible à prévoir. Impossible à certifier. Il vient d’une tête, d’un tir, des fois d’une cuisse, d’un contre même de son équipière comme le dégagement de Fran Kirby sur Leupoltz, direct lucarne en finale de la Women’s Champions league pour le FC Barcelone contre Chelsea dès la 1′.

Le but est tellement improbable qu’il a la valeur d’un ticket gagnant du loto quand il entre. 100% des gagnants ont joué dit le slogan de la Française des jeux. Au football, il est tellement improbable que ce sport fait salle pleine des matches où une équipe a marqué sans voir réellement joué. Les italiens en ont même fait une tactique célèbre : le catenaccio, donnant des Coupes d’Europe des Clubs champions à la Juve, Milan AC et consœurs.

Et puis, il y a la chance.

NWSL. Dernière minute de jeu. Evelyne Viens donne le (2-1) à la 94′, poteau entrant et la victoire à son équipe américaine de Courage en 2021.

Il y a la chance. C’est un bonheur la chance. Un poteau qui entre ou un poteau qui sort et ta tête n’est pas la même. Ton cerveau ne réagit pas pareil. Dépit ou bonheur d’être l’élue de la victoire.

La chance, tous les sportifs collectifs l’adorent alors que les tenniswomen s’en excusent quand la balle fait point après avoir rageusement forcé le filet à la laisser passer de l’autre côté !

Avez-vous remarqué qu’aucune équipe de football ne s’excuse après un poteau entrant ! C’est grand sourire au football avec la chance. Le football “love” la chance !

Et oui, car toutes savent à quel point le but peut-être dur. Dans un sport de filles où cinquante pour cent des joueuses aiment à se marier avec une autre fille ; c’est comme tomber amoureuse d’une femme et voir qu’elle s’efface poteau sortant alors qu’elle accepte poteau entrant.

Le football, c’est technique. Mais au niveau où les deux équipes jouent, on ne voit pas de grandes différences techniques.

Cette finale de championnat sera physique et mentale. Le cerveau et les émotions auront leur place.

A chacune d’assurer et de développer sa performance individuelle.

William Commegrain Lesfeminines.fr

En direct sur Canal+, dimanche soir. 21 heures. Match en retard de la 16e journée. Appelée, “Finale du championnat de France”.