Lorsque je démarre ma première question à Janice Cayman, la joueuse de Montpellier, capitaine des Flames Rouges qui se bagarre pour espérer une seconde qualification pour une compétition internationale après l’Euro 2017, avec ce Mondial 2019 qui risque de s’échapper pour laisser la porte ouverte à l’Italie après cette défaite (2-1) dans la botte italienne, quelques jours après avoir concédé le nul à domicile à la 93′ face au Portugal .. Sa réponse fuse pour autant. “Oui, le football, c’est le Paradis car tu vas vivre des choses que tu ne vivras que si tu joues au foot“. Lesquelles ? “Tu rencontres plein de gens de différentes cultures, tu voyages beaucoup. c’est une expérience inoubliable !”

Le football de haut niveau, une expérience inoubliable !

A un âge de la maturité, pas loin de fêter ses 30 printemps, celle qui a voyagé de sa Belgique aux Etats-Unis pour s’arrimer quatre ans à Juvisy (2012-2016), repartir vivre une autre aventure aux States avec le titre en poche (Flash des Western New York) et se reposer à Montpellier en Janvier 2017 ; la jeune belge peut regarder de manière cartésienne -comme le sont et le font les flamands- son parcours, pour savoir l’exprimer avec de l’émotion : “le football, c’est le Paradis !”

Le Paradis se mérite, disent toutes les mères de famille à leurs enfants. En football féminin, le mot “travail” est inscrit à l’encre blanche sur chacun des maillots des joueuses. Personne ne le voit, sauf Elles, qui le savent.

Le challenge de Juvisy

S’il y a un lien commun entre toutes les joueuses, c’est qu’elles cherchent toutes le challenge. Janice Cayman n’a pas fait autrement pour tenter sa chance à Juvisy : “Je voulais jouer dans un meilleur championnat qu’en Belgique. Après les Etats-Unis j’avais envie de passer un cap, j’avais vu les championnats en Europe et la France me parlait vraiment. J’ai pris contact avec Juvisy et cela s’est bien passé.” A une époque où j’aidais beaucoup l’équipe francilienne, la jeune joueuse maitrisant mal la langue avait pourtant explosé pendant une saison, dans un style proche de Lara Dickenmann à l’Olympique Lyonnais. Très forte dans un couloir droit, entre latérale et milieu excentrée.

Credit photo : Giovanni Pablo. Janice Cayman face à Alushi (PSG).

Credit photo : Giovanni Pablo. Janice Cayman face à Alushi (PSG).

Pour elle, la réponse s’était trouvée dans le niveau de l’enjeu : “C’était la saison avec la Ligue des Champions j’imagine et je pense que quand tu joues des compétitions comme cela, tu dois élever le niveau et c’était cool de jouer avec des filles comme Thiney”.

Pour autant, Juvisy n’a jamais rien gagné depuis longtemps. Montpellier aussi. Suprématie lyonnaise s’impose. Une question me taraude depuis un certain temps. On voit trop de clubs français chuter sur des erreurs individuelles, tant chez les femmes que chez les hommes. Comment vit-on l’erreur des autres dans un sport collectif ? Une joueuse peut-elle être forte toute seule ? L’internationale belge a fait le tour de la question “Tu peux avoir des qualités mais tu ne seras jamais forte toute seule. Pour moi le collectif, c’est super important ! Ramenant les choses à une évidence, tellement évidente qu’elle en est une philosophie pleine d’expériences : “C’est dur de jouer toute seule contre onze autres”. Peut-être pour l’avoir tenté, espéré, rêvé ?

Montpellier et la qualification européenne de 2017 comme performance. 

Montpellier, la plage. Montpellier et son accent. Montpellier depuis une saison et demi. Comment vis tu ton passage à Montpellier ? “Je le vis très bien. Surtout avec cette saison et la Ligue des Champions. On a travaillé dur la saison dernière. Pour moi à partir de Janvier et c’était très bien de rejouer la Ligue des Champions avec plus d’expérience après l’aventure de la 1/2 finale avec Juvisy, tout en arrivant à rester Zen pour garder la deuxième place devant le PSG”.

Une seconde place synonyme de performance. Il faut connaître la structure du championnat féminin français pour en savourer la saveur. Quatre ans que le PSG prenait le ticket européen, avec des joueuses au palmarès long comme un bras. Montpellier, oublié dans le Sud de la France. Alors, à l’évidence, les joueuses ont adoré faire cette performance en 2017 et prendre la place européenne plusieurs matches avant le terme de la saison 2017 pour arriver à la conserver face à ce qui sera le double finaliste européen quand même (2015, 2017) ! Le PSG.

Une année 2018 chaude !

Le scénario se renouvelle cette année, bien que le PSG ait de bonnes chances de reprendre la 2e place (3e à 1 point avec un match en moins) au même nombre de matches. Janice regarde cette seconde performance potentielle “Cette année, c’est encore différent avec la Ligue des Champions, cela fait beaucoup de matches. Il faut rester solides dans la tête pour cette fin de saison”. La question fuse : superbe enjeu de renouveler la qualification ? La réponse est courte, bien dans l’esprit des filles. Ne pas vendre la peau de l’Ours, ne pas lâcher d’émotion .. “Oui cela va être serré jusqu’au bout”. Inutile d’aller plus loin sur ce terrain là. Chaque match après chaque match. On sent la joueuse concentrée pour cela.

Janice Cayman sous les couleurs de Montpellier. Crédit mhsc.com

Janice Cayman sous les couleurs de Montpellier. Crédit mhsc.com

Mais la réponse demande un peu plus de vérités. Alors, j’essaye. Le groupe de Montpellier, comment vit-il les moments importants de la compétition ? “Je pense qu’on est très excitées pour ces grands matches. Déçues quand on les perd comme contre Chelsea. Cela s’est pas joué à grand chose mais malheureusement elles étaient plus fortes dans les détails mais après je pense avec le match contre le PSG, on a montré ce qu’on était capable de bien jouer collectivement et de gagner ce match là.” Les grands matches mettent longtemps à vous quitter. Ne pas rester sur une déception, la chasser. En une minute, Janice est revenue en arrière d’une quinzaine de jours. L’élimination des quarts de finale contre Chelsea compensée par une superbe victoire sèche (3-0) sur le PSG.

On a toutes été des grandes joueuses face au PSG !

J’ai envie d’en savoir plus sur cette joueuse qui a toujours été très près de l’exploit sans le toucher réellement. Et pourtant, si heureuse de jouer au football, toujours à se donner dans le match. Ne rien faire de personnel, tout pour l’équipe.

Ma question s’impose : C’est pas dur d’être dans une équipe proche de faire un exploit et de ne pas le faire, alors qu’ensuite tu en fais un autre ! Proche de quelque chose ? Elle réfléchit. “C’est dur sur le moment, Après Chelsea tout le monde était déçu car cela s’est joué à pas grand chose. Après c’est dans les têtes de voir comment tu réagis après un échec comme cela.” Le mot est dur, fort. “Echec”. Pourtant le score est net en faveur des anglaises. (5-1) sur les deux matches. J’ai l’impression qu’elles étaient un peu au-dessus Chelsea ? “je pense que dans l’efficacité, elles étaient au-dessus mais je crois qu’on a fait deux bons matches et on s’est bien battues quand même mais quand tu es hors du terrain, on voit les choses différemment que moi qui était sur le terrain. C’est normal qu’on ait pas tout à fait le même avis, elle mérite de se qualifier mais on était pas très loin”. Pour terminer ainsi : “Je pense que le match de Paris, n’était pas super bien situé après ces deux matches européens mais finalement, c’est là où on voit où sont les grandes joueuses, et on a toutes été des grandes joueuses contre le PSG.”

La performance collective mais Soulier d’Or quand même

Janice fait une superbe performance dans ces qualifications. Un quadruplé contre la Moldavie (12-0), sept buts au compteur. Meilleure buteuse actuelle des qualifications zone UEFA avec quelques pénaltys. Tu es leader des buteuses de la qualification zone UEFA, pourquoi tires tu les pénalties, tant avec la sélection que sous les couleurs noire, jaune et rouge de la Belgique ? “C’est un peu la maturité, j’aime bien les tirer. Cela me stresse un peu mais pas plus que cela, c’est un moment à part que j’aime bien, prendre la responsabilité de le tirer.” On sent la petite partie individualiste de Janice. Un plaisir personnel qu’elle n’a pourtant pas hésité à laisser à Tessa Wullaert, joueuse du Vfl Wolsburg, autre star des Red Flames contre le Portugal (1-1), pour un poteau pleine face qui risque de coûter la place des belges au mondial français.

La vidéo est claire. Pendant trente secondes, la Belgique verra le pire arriver. Un geste de folie sur le côté gauche. Un centre correct. Et tout part dans le mauvais sens. Les filles ne sont pas encore sorties du but qu’elles viennent de marquer, leur ouvrant le droit de rêver à une première place de groupe. Trente secondes. Et un mur tombe du ciel. Est-ce que ce n’est pas énervant de perdre un match sur l’erreur de quelqu’un d’autre ? “Ohh Pas vraiment car quand on prend un but c’est plusieurs erreurs qui contribuent à cela et quand on marque un but c’est aussi plusieurs joueuses qui ont participé. C’est dur de dire que c’est la faute des autres, c’est une faute collective contre le Portugal. on apprend de cela et on pense à cela pour les prochains matches.” Pourtant la Belgique devant un record de spectateurs, toute auréolée d’un championnat d’Europe 2017 de qualité, vient d’ouvrir le score à la 91′, et prend le but égalisateur à la 93′. Le but à la 93′ portugais, il fait mal ? “Ca fait très mal. On marque à la 92′, il reste trente secondes on se fait avoir. C’est comme si tu avais perdu un match”. Pour les portugaises, cela sera la joie. Elles qui avaient perdu 0-1 à domicile face à la Belgique. La revanche.

Est-ce le capitanat de l’équipe nationale cette distance et cette compassion ? Je ne pense pas. C’est sa façon d’être : “C’est un honneur d’être capitaine et d’être responsable. Comme Tessa dit, il y a beaucoup de jeunes qui arrivent et c’est cool d’être là pour elles et de voir qu’elles sont à l’aise et qu’elles exploitent leurs qualités à fond”. J’ai l’impression que si on devait faire un Bilan de ton travail de footballeuse,  Ce serait d’accompagner les autres ? “Je ne suis pas l’attaquante de pointe qui pense surtout à elle-même. Je pense que je suis l’opposée de cela. Je pense c’est important le collectif, c’est même primordial !”

Il reste qu’elle a reçu le Soulier d’Or féminin du football belge en 2017. Pour sa seconde édition. Alors Janice, quelle émotion ? “C’était cool, un moment inoubliable et spécial ! C’est un truc qu’on pense quand on est petit. Chez les garçons cela a toujours existé et pour nous, c’était la seconde fois. Pour les garçons ce sont les joueurs qui jouent en Belgique, belge comme étranger. Pour les filles ce sont des joueuses belges qui jouent en Belgique ou à l’étranger. Il y avait une liste de dix joueuses.”

Puis, rêveuse, qui écoute son coeur :

“Quand tu étais petite, jamais tu n’aurais cru pouvoir gagner un prix comme cela. C’est cool de l’avoir gagné !”

BRUSSELS, BELGIUM – FEBRUARY 7 : Janice Cayman wins the trophy for the women pictured during the 64rd edition of the Golden Shoe Award Ceremony at Paleis 12 on February 07, 2018 in Brussels, Belgium, 7/02/2018 ( Photo by philippe Crochet and Jimmy Bolcina / Photonews

Janice Cayman est flamande. Les flamands ne sont pas des démonstratifs d’émotion. Ils gardent cela au fond d’eux. Janice Cayman, je l’ai vu courir comme une folle après avoir marqué un but à Bondoufle sous les couleurs de Juvisy. Quelques jours auparavant, une de ses amies Sandrine Dusang avait perdu sa mère.

Plus rien n’existait dans cette course.

Que son doigt tendu vers elle, pour lui dire, sans rien dire : “cadeau”.

Le Football, c’est le Paradis, alors autant continuer avec. 

Je trouve que ma belge a beaucoup parlé en écrivant cet article. Je me contenterais bien de cela, mais notre discussion s’est continuée sur l’avenir. Le sien. Après le football. Que veux-tu faire Janice après le football ? “Je pense que je veux faire quelque chose dans le sport, dans la communication. Essayer de trouver un job que je peux faire avec la passion que j’ai dans le football. Il faut voir cela un peu”. Tu parles combien de langues ? “Je ne parle que trois langues couramment “. Rires, trois langues quand on est français, c’est énorme ! “Il y en a beaucoup plus. j’aimerais parler encore plus”. Il manque l’Italien ? “Tout à fait, j’ai pris un cours aux Etats-Unis, cela s’est bien passé”.

Et le football ? L’Angleterre avec cette Ligue Pro qui s’annonce ? “J’ai toujours un an à Montpellier. Avec ce que j’ai entendu en Angleterre, cela pourrait être pas mal avec la Ligue Pro en Angleterre. Apparemment il y a de l’argent alors c’est bien.” C’est l’avenir ? “Ils vont avoir plusieurs joueuses qui vont aller là-bas”. Cela m’amène à poser une question. Comment cela se passe entre les filles pour changer de club ? “Tout le monde a un agent mais on se parle entre nous. Dans tous les clubs tu connais les gens un peu partout. Si une fille a une idée, elle peut téléphoner. Il y a comme un réseau”. 

Montpellier face au grand Olympique Lyonnais.

J’ai envie de terminer avec une question. Quelle est la Meilleure joueuse en France ? Elle réfléchit :Maroszan. Cela a l’air tellement facile pour elle. Parfois tu la vois pas et d’un coup, un petit flash et elle marque un but ou deux. La capitaine allemande fascine les joueuses car elles se rendent compte qu’elle est très au-dessus quand elle le décide dans un match.

Vous allez les jouer en Coupe de France, le 6 mai pour une demi-finale au Parc OL. “On a la chance de les jouer. Cela fait de gros matches. C’est bien il va falloir tout donner sur ce match là aussi.” Une fin de saison passionnante ? “Oui, il vaut mieux cela qu’ennuyante.” .

On aurait pu se quitter là-dessus. Est-ce Edwy Plenel ou Jean-Jacques Bourdin qui déteint. Une dernière question taboue. Combien on gagne par mois à Montpellier. Surprise de Janice. Eclats de rires. “Cela je ne peux pas le dire. J’utilise mon Joker. Mais c’est pas Lyon et le PSG ! Eclats de rire.

Est-ce que Montpellier va perdre contre l’OL en demi-finale de la Coupe de France. Est-ce que Montpellier va laisser la seconde place européenne au PSG. La réponse pourrait être dans cette question posée à Janice avec sa seconde place derrière l’Italie.

L’équipe belge est en train de s’améliorer mais est-ce qu’on peut se contenter que de cela ? “Non, il faut des résultats aussi et là dans les deux derniers matches on a été presque de quelque chose et au bout d’un moment, des “presque” tu en as marre aussi. Tu veux gagner et te qualifier.”

C’est vrai que des fois, les “presque” gagnés, on en a marre. A voir pour Montpellier ?

William Commegrain lesfeminines.fr