J’ai découvert Nicole Abar, ex-internationale de football féminin dans les années 80, en prime time lors de son intervention face à Jean-Michel Blanquer (Ministre de l’Education Nationale) au cours  de “L’Emission politique” de France 2 du 15 février 2018. Une intervention courte et directe, interpellant sur le soin d’être présent auprès des tous-petits pour lutter contre les situations de genre, c’est à dire les stéréotypes : “tu es une fille, tu dois faire cela ; tu es un garçon, tu dois faire ceci !”.

En dehors du fait qu’elle était une ex-internationale de football féminin, la clarté de son discours, son envie de convaincre comme d’interpeller lui donnait une autorité autre que celle d’un ballon rond poussé par des femmes plutôt que par des hommes.

Elle a constaté que dès la maternelle, les garçons sont habitués à relever des défis, qui au plus jeune âge commencent par le corps, quand les filles sont souvent cantonnées à regarder, admirer ou commenter, faisant attention à ne pas se salir et prendre des risques. Elle lutte contre cette situation depuis 20 ans, en intervenant auprès des tous petits, car auprès des Grands (lycées et collèges), c’est souvent déjà trop tard !

J’ai souhaité l’interviewer et elle a accepté un dialogue bien que je lui ai précisé que je n’étais pas spécialement féministe et que pour moi, l’égalité homme-femme était acquise tout comme le droit à la différence pour chacun d’entre nous.

Lesfeminines.fr Après une forte présence dans le monde des adultes, pourquoi s’investir fortement sur le monde de la petite enfance ? Pourquoi ce choix ? En général, on fait plutôt le contraire !

Nicole Abar. C’est très simple. Vous faîtes bien de le relever. Rien ne me prédestinait à me retrouver sur un plateau de télévision face à un ministre pour évoquer l’enjeu de la petite enfance dans le milieu scolaire et notamment sur ces questions d’espace, de corps et de motricité.

Dans mon passé, je me suis retrouvée dans une situation de discrimination dans le football. J’étais persuadée que j’avais affaire à un méchant président et en réalité je me suis rendu compte que j’avais en face de moi un homme de 45 ans qui était cadre supérieur dans une très grosse boîte et qui visiblement, même face au juge, ne comprenait pas pourquoi il était là ! Il ne comprenait pas qu’il avait pris une décision discriminatoire en arrêtant toute une section féminine pour mettre en valeur la section masculine avec l’intention de la faire monter de division.

Je me suis dit, lui comme les autres, on est tous baigné dans une situation stéréotypée. On arrivait pas à lui faire comprendre que cela pouvait être violent et j’en ai déduit que si on voulait arrêter ce process, la seule possibilité était d’aller chez les petits. Les grands c’est trop tard. Au lycée, c’est trop tard. Au collège, c’est trop tard. Il n’y a que les tous petits qui sont encore dans une phase d’appropriation où il est possible de leur proposer une autre façon de voir les choses. Une autre façon de se construire avec cette idée que tous les enfants ont tous les droits, sans en avoir un plus “genré” que l’autre, avec une connotation plus “fille que garçon”.

Lesfeminines.fr Sur quelles bases argumentez-vous cette position ? 

Nicole Abar. Je n’ai pas fait d’études dans le sport. Je n’ai pas écrit de livres mais pour autant tout ce que j’explique et que je décris provient d’observations réelles que j’ai vécue depuis plus de 20 ans auprès de ce public, sans omettre de préciser que tout cela a été relaté par des études, validées par des professeurs de Staps ou d’EPS et des gens qui travaillent sur la problématique du genre.

C’est un fait qu’à partir de l’âge de trois ans, la motricité et l’occupation de l’espace, l’utilisation du corps commencent à se différencier entre les filles et les garçons.

Et malheureusement avec une “sur-activité” de la part des garçons et une “sous-activité”, voire l’immobilité de la part des filles. Du coup, elles sont dans un espace restreint qui les fait gérer un minimum d’informations en activité alors que le fait d’avoir un espace plus grand vous amène à traiter plus d’informations, à lever plus d’incertitudes et avoir un besoin de prendre des décisions sous la forme de défis avec plus de chances de réussites comme d’échouer et de développer une connaissance de soi, une confiance et une estime de soi.

Avoir un défi, c’est avoir la possibilité d’en gagner alors que si on n’a pas de défi à relever, on reste cantonné dans des petits espaces sans prendre de risques.

C’est ce qui nous fait qu’ensuite, à la pré-adolescence comme à l’adolescence, on remarque déjà une différence entre les hommes et les femmes qui est due à une situation au départ et non pas à une situation innée (qu’on peut retrouver ensuite – aujourd’hui fortement marqué- dans les choix de formation et de métiers)

Je lutte pour modifier cela à la petite enfance. Car tout simplement, chez les petits, il y a de l’espoir. Chez les grands, il n’y a plus d’espoir en fait.

Lesféminines.fr Pourquoi ? 

Nicole Abar. Les petits sont tous frais. Il sont capables de se dire que ce n’est pas juste. A ce moment, j’ai l’impression d’avoir gagné quelque chose et d’ouvrir les portes pour que cet enfant soit ce qu’il a envie d’être et non pas ce que nous ayons envie qu’il soit.

C’est pour cela que je suis focalisé sur les tous petits et je travaille sur “les quatre-six ans” avec un ensemble d’adultes autour. On les fait bouger dans des grands espaces, en les faisant verbaliser, dessiner pour avoir une restitution et une intégration.

Lesféminines.fr Justement pour vous, fille et femme. Vous parlez d’intelligence du corps. On sent que pour vous, le football a été une libération. 

Nicole Abar. Le football a été une rencontre du hasard. Le besoin d’un dirigeant de club d’avoir une licence de plus pour faire une équipe de garçons. Il se trouvait que c’était une fille et que c’était moi. Il avait tellement besoin de cette licence qu’il a décidé de m’intégrer. J’étais bien élevée et j’ai dit “oui” comme une petite fille très sage que j’étais.

Et puis le hasard. J’ai découvert que j’étais extrêmement douée, j’ai marqué tous les buts !

Lesféminines.fr Cette sensation d’être très douée dans un sport pas ouvert aux filles dans les années 80, cela devait être une superbe sensation !

Nicole Abar. Ma dette vis à vis du football ne sera jamais payée. J’avais une vie marquée par le racisme, né en 1959 avec un père algérien et je m’étais crée une vie d’enfant très calme, dans les coins pour ne pas me faire remarquer. Le paradoxe du football c’est qu’une personne vient me chercher, ce qui était très rare car personne ne me parlait et ce monsieur qui vient me chercher, me dit “tu vas jouer”.

Dans un endroit très grand. Un espace de jeu et je participais ! J’étais très douée. Du coup, je n’avais aucun souci pour être choisie la première. Je marquais tous les buts et au contraire de l’école, je participais au football avec une joie incroyable !

Sur un terrain de foot, même maintenant, j’oublie tout. Je ne suis même plus Nicole, je suis une perception, une sensation, des partenaires qui bougent, un ballon qui peut aller là, ailleurs. Que des sensations. J’oubliais tout le reste. Et après la valorisation. L’équipe de France (14 sélections). Une belle reconnaissance pour les parents. Plusieurs titres de championne de France (trois avec le Stade de Reims, cinq avec la VGA Saint Maur).

Une forme d’excellence supérieure à celle de l’école. Mais mon histoire est banale car il y a sur ce plan plein de garçons et filles qui vous diront grâce au sport, j’ai pu être valorisée, connue alors que dans le quotidien je ne l’étais pas.

Lesféminines.fr Vous me semblez très sensibilisée à la notion de réussite et de performance. Ce que l’on retrouve dans votre parcours professionnel. Cela a l’air d’être aussi votre caractère ? 

Nicole Abar. Vous savez j’ai été entraîneur. Les personnes qui avaient un talent fou, j’en ai vu passer plein mais aussi certaines qui ont disparu au bout de quelques semaines ou de quelques saisons. Là aussi, j’en ai vu passer plein.

Ce que je suis convaincu, c’est que si on a du talent cela ne sert à rien sans travail. Il faut aussi des aptitudes, du talent, un mental et il faut bosser. Dans mon activité professionnelle, j’ai la même démarche de créativité et d’implication.

C’est un trait de caractère. mais surtout, je n’ai pas peur de prendre des risques et je suis capable, même dans l’inconnu, de mobiliser suffisamment d’énergies pour que cela puisse réussir. C’est ce que je dis dans mes conférences. Grâce au football, je suis en capacité de connaître mon corps, ma capacité énergétique et ma puissance et je sais que je peux mobiliser énormément d’énergies pour arriver à atteindre mon objectif.

C’est ce que les femmes perdent : cette énergie liée au corps ! Cette énergie corporelle, elle est tellement peu utilisée dès la petite enfance qu’ensuite, elle ne la mobilise plus du tout. Après elles ne sont que dans le mental. Alors que moi, je suis dans le mental et dans le physique. Je m’appuie sur deux ressources.

Lesféminines.fr Cette envie de performance, d’exister, n’a-t-elle pas des limites ? Je pense à l’aventure de cette alpiniste dans l’Himalaya qui est revenue alors que son compagnon de cordée y est resté. Que pensez-vous de cette notion d’orgueil qui nous habite tous, et plus particulièrement les SHN ? 

Nicole Abar. Long silence. Vous n’êtes pas obligée de répondre. Si, si. On en m’a jamais posé cette question. J’ai suivi cette aventure qui a terminée en mésaventure voire pire. Je crois qu’ils avaient tenté l’un et l’autre cette ascension et qu’à chaque fois, ils avaient échoué. Et que cette fois-ci, ils ont réussi.

D’après ce que j’ai lu, le monsieur qui est décédé n’a pas mis ses lunettes et c’est ce qui aurait déclenché le mal des montagnes. L’orgueil, pour moi. Il n’y a qu’une seule personne qui peut décider, c’est celle qui est dans l’action. Sachant que dans cette situation, ils ont mis leurs vies en danger -en connaissance de cause- lui est mort, elle s’en est sortie.

Ce qui est le plus embêtant, pour être tout à fait honnête avec vous. C’est lorsque la prise de risque est telle que cela met en danger la vie de ceux et celles qui doivent secourir. La limite de mon orgueil, si tenté que je dois en avoir un, par rapport à mon idéal de performances serait : Ce que je vais faire peut-il faire en sorte de faire mourir quelqu’un ? Si je devais prendre un tel risque, c’est cette question là que je me poserais. Est-ce que je vais risquer la vie des personnes qui viennent me sauver. C’est ce qui pourrait me limiter.”

Fin de l’interview.

Voilà une discussion avec Nicole Abar dont j’ai souhaité relayer le message : L’intelligence du corps n’est pas réservé à tous les garçons et seulement à certaines filles qui ont des prédispositions à cela. En agissant au niveau des Tous-petits, on sème une graine d’égalité que chacun et chacune pourra utiliser dès lors qu’elle n’est pas “genré” à l’excès ensuite.

Connaître son corps est une forme d’intelligence tout aussi utile que celle attribuée à l’intelligence de Descartes. Alors donnons cette sensation aux Tous petits.

Sans nul doute, à se battre sur ce concept avec autant de ferveurs, Nicole Abar aime la performance. Cela a été une seconde discussion intéressante à avoir puisque le corps est souvent présenté comme un outil de performance, particulièrement au moment des Jeux Olympiques, tel que ceux que nous vivons pour cette 23è olympiade d’hiver en Corée du Sud.

William Commegrain lesfeminines.fr

source : profil de Nicole Abar sur wikipedia. (ici)