Elle s’appelle Allison Blais, 21 ans, milieu de terrain à Soyaux, 7ème du championnat 21 matches et 18 titularisations, 2 buts .. et sa vie a changé quand elle avait 15 ans. “Un truc bête, j’ai reçu du sable dans les yeux en jouant. Un gars dans un bac à sable”. Depuis, elle a perdu la vue du côté gauche et ne voit que “4/10 sur l’oeil droit, je crois” me dira-t-elle après  trente minutes de conversation.

Depuis, elle n’a jamais quitté la D1F. Souvent les adversaires comme les arbitres ne le savent pas. “Il y a un arbitre un jour qui m’a demandé de retirer mes lunettes de soleil. Cela m’a fait rire. Quand il les a pris pour les essayer, il s’est rendu compte que c’était bien des lunettes de vue. L’arbitre regarde juste si ce n’est pas dangereux et il voit bien que ce sont des lunettes adaptées au sport.” Et pour les adversaires ? “Elles le savent car en me voyant avec de telles lunettes, elles demandent à des joueuses de mon équipe. Des fois, ils peuvent « m’insulter » en me disant qu’on est pas à la piscine. Je ne leur réponds pas mais mes partenaires leur disent que je ne vois pas d’un oeil. Mais c’est vrai qu’au début, les filles rigolaient quand elles ne savaient pas et ne comprenaient pas. Il n’y en a pas beaucoup qui savent vraiment. Ils savent juste que je ne vois pas trop mais ils ne savent pas avec précision.

6 ans après, comment fait-elle pour jouer à ce niveau avec un tel handicap (21 matches, 18 titularisations, 2 buts) dans une équipe qui s’est trouvée à la 7ème place la D1F à la fin de la saison ?

La veille j’avais appelé Jean Paredès, son coach de Soyaux, devenu en quelque sorte “un directeur sportif” confirmera-t-il après coup, autant par modestie que pour un titre qui ne correspond pas à une structure associative de football féminin et parce que l’homme a passé l’âge des cartes de visite ronflantes pour conserver celui de la réalité des mots.

“Allison Blais, je ne pourrais pas dire quel est son véritable handicap. On en a parlé sans en parler. On sait juste qu’elle a une déficience visuelle et qu’elle met des lunettes les jours des matches”. Visiblement, elle ne veut pas qu’il en soit autrement. Des fois, même, elle peine à les mettre les jours d’entraînements et avec l’éclairage qui peut être défectueux, c’est loin d’être facile pour elle.” Pour autant, le coach n’évoquera à aucun moment l’objectif fixé par le club selon l’handicap de la jeune fille de 21 ans. “Elle a de vraies qualités athlétiques et j’évalue son potentiel de développement à 30% devant le but. C’est une jeune fille qui peut mettre 9 buts dans la saison en D1F“.

Certainement vrai. Cette jeune fille a “planté”, avec son handicap, 20 buts en D2 féminine avec Yzeure la saison 2014-2015 pour 22 matches jouées. Milieu de terrain. Respect.

Aussitôt une question s’impose à mon esprit, comme un réflexe. Il me revient en mémoire cette discussion que j’avais eu avec Charly, le manager de l’équipe de France de Cécifoot, invités tous les deux chez Winamax par Stéphane, au lendemain de la défaite de l’équipe de France féminine face à l’Allemagne, l’an dernier.

Il avait présenté toute une organisation, structurée pour accompagner le handicap avec des joueurs voyants derrière les cages qui, malgré le volume sonore que l’on peut imaginer dans une salle de sport fermé, indiquait à l’attaquant “aveugle” la position du gardien qui, lui … était obligatoirement non-voyant.

“Là, rien n’est prévu de spécifique par rapport à son handicap. Les joueuses se sont adaptées entre elles” confirmera Jean Paredès. Effectivement, Allison me dira que comme nous, elle se fie “Aux couleurs des chaussettes aussi. Plus que toutes les autres joueuses, à la parole quand elles m’appellent. Elles m’appellent souvent et je sais à la voix où elles se trouvent. Souvent, j’ai fait des belles passes à la voix d’autant plus si elles m’appellent forts.” Les filles l’appellent. Et elle écoute. Continuellement, perpétuellement. D’autant plus quand elle joue du côté gauche, puisque toute la gauche est aveugle pour elle. Pourtant le coach soljadicien la faisait jouer sur la droite aussi. Alors, la jeune femme utilisait sa ficelle personnelle : “A droite, ce que je vois, ce sont les tribunes. Alors, dans ce cas, je tourne totalement ma tête quand la balle vient de la gauche. C’est la position de ma tête qui fait tout.

Puis, conversation aidant, elle dira qu’elle a travaillé un nouveau sens, le toucher. “Quand on voit, on n’a pas forcément besoin de toucher les choses pour être sûr et moi, pour être sûr, j’ai besoin de toucher. Quand il y a des coupelles par exemple, pour être sûr que je suis bien placée, je vais toucher. Ou alors, je me tourne complètement du côté de mon oeil droit pour être certaine. Mais c’est vraiment le toucher qui fait que je sois sûr de ce que je vois.

Quand on a une telle déficience et le risque d’être aveugle, on se pose deux questions. La première est la protection. Et vos lunettes vous servent à quoi ? “En fait mes parents ne m’autorisaient plus à joueur au foot si je ne mettais pas cela. Si je prends un coup dans mon oeil droit, je ne vois plus rien. Ce  sont des lunettes de protection et cela m’a servi plein de fois. Au PSG, je m’étais pris un coup dans l’oeil et si je n’avais pas eu ces lunettes, j’aurais perdu l’oeil droit. Les lunettes, elles sont à ma vue, mais c’est vraiment de la protection. Elles sont supers protectrices. Dans la vie, je porte une lentille.”

La seconde concerne le jeu. Pourquoi jouer au football quand on a un oeil qui ne voit rien et que l’autre n’a que 4/10è ? Surtout au haut niveau ! A cette question du plaisir de jouer, Allison répond : “Pour moi, depuis toute petite, c’était mon rêve de jouer au football. Clairement, je ne peux pas être un mois sans sport ou une semaine sans foot. Cela me permet de me libérer, de sortir de la vie du travail, des contraintes de la vie. Ce qui m’a toujours plus, c’est la compétition. C’est la difficulté.” 

Allison est “shootée” à la D1F et c’est la raison d’ailleurs de ces changements de clubs, avec 5 clubs au compteur quand on a 21 ans, c’est pas mal.:  “A chaque fois que j’ai changé, c’était pour atteindre mes objectifs qui est de perdurer au plus haut niveau et du coup d’être vraiment en D1F car quand on commence si jeune en D1 à l’âge de 15 ans, on a envie d’y rester. Et quand des clubs de D1 nous appelle, on ne peut pas dire « non » pendant très longtemps.” Rajoutant : “même quand je suis restée à Yzeure lors de la descente en D2F, je voulais voir si une montée était possible. On a terminé second à 1 point du premier. Je suis alors venue à Soyaux car c’est vrai que mon objectif est de jouer tout le temps au plus haut niveau.”

Pour autant, la jeune femme a envie de se poser : “Même encore là, des clubs me demandent et me contactent et proposent des choses qui donnent envie de changer de clubs et du coup de voir autre chose mais à mon âge, je cherche plus la stabilité et c’est ce que j’ai dit à Soyaux.”. Et quand on voit un tel parcours, on souhaite vraiment qu’il y ait un équilibre avec la vie privée et professionnelle. Inévitablement, pour un spécialiste de la formation que je suis, la question vient de la formation réelle. Avez-vous un projet ? “Au PSG, j’avais dit que j’aimerais être prof de sport auprès des handicapés, que ce soit avec des problèmes physiques ou mentaux. Cela me plaisait bien sauf que je ne pouvais pas faire les deux. C’est vrai que j’avais demandé au Président de Soyaux une formation pour atteindre cela car c’est vraiment le métier que je voudrais faire.” Quoi de plus légitime que cette formation, ancrée dans un vécu réel ?

La discussion aurait pu s’arrêter là. Sauf qu’on est pas un sportif de haut niveau seul, dans le monde. Encore moins avec un tel parcours pour cette jeune femme qui a découvert le handicap à 15 ans, quand c’est souvent l’âge des rêves et des espoirs. “Cet handicap, je suis habituée. Pour moi je ne le prends pas pour un handicap au sens propre car déjà, je me rends compte que je vois un minimum alors que d’autres sont aveugles. Mes partenaires s’en rendent plus compte car quand il fait nuit, je ne vois pas trop le ballon quand il est dans les airs. Mais moi, je me suis adaptée, j’ai trouvé mes repères quand je cours sur le terrain par exemple.” Le handicap, c’est un monde de ficelles à soi.

Et la famille dans tout cela ? Peut-on s’en sortir seul sans famille ? “Mon père était boxeur et il a fait du tennis. Ma mère a fait du foot.” Frères ? Soeurs ? La réponse sort : “J’ai une jumelle“. Un double en quelque sorte. Elle fait du foot ? “Elle en a fait. Quand je suis partie au PSG, j’ai dit que j’aimerais venir avec ma jumelle, même pour qu’elle joue en DH. Ils ont dit d’accord. Alors, elle a travaillé ensuite à la boutique du PSG.“. C’est important une jumelle ? “c’est la seule personne dont on sait qu’on peut tout lui dire. Ma soeur, on a tout fait ensemble. Elle veut mon bien et pas mon mal. Là, on s’est séparée car elle vit avec un copain, mais c’est vrai que se séparer c’est pas facile”. 

Allison Blais, 21 ans. Milieu droit. Handicapée à 15 ans. Continue à jouer au football au plus haut niveau. Sollicitée par les clubs. Parcours. La Roche sur Yon (5 ans, et D1, 2010-2011), Guingamp (2011-2012), PSG (2012-2013), Yzeure (2013-2015), Soyaux (2015-2016).

Avez-vous un projet sportif ? “Connaître les sélections en Equipe de France“.

Allison Blais, avec un oeil qui ne voit rien n’a pas d’handicap. Elle l’a juste transformé en une difficulté. Quel tempérament !

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William Commegrain lesfeminines.fr

PS : source statistiques : statsfootofeminin.fr